S COMME SORTIE EN SALLES (Quatrième partie)

Les documentaires qu’on aimerait bien  voir en salles de cinéma en 2017. Suite

LA NOUVELLE MEDELLIN de Catalina Villar, 85 minutes.

Medellin, la deuxième ville de Colombie, est une ville impressionnante, et pas seulement pour sa réputation de « ville la plus dangereuse du monde ». C’est une ville tout en hauteur, ce qui rappelle la Valparaiso filmée par Joris Ivens, les escaliers en moins. Car ici, dans le film en tout cas, on grimpe sur les sommets de la ville en télécabine, le métrocable comme ils l’appellent.

Medellin a-t-elle changé ? Est-il possible maintenant d’y vivre en paix ? Sans que chacun des habitants y soit sous la menace d’un meurtre, d’un règlement de compte, d’une vengeance, dont les intéressés mêmes ne connaissent pas toujours l’origine ? La « nouvelle » Medellin, ce serait alors une ville comme les autres. Pas forcément une ville où il fait bon vivre. Il ne faut pas trop en demander. Mais une ville où il est possible de vivre, tout simplement. Ce serait déjà beaucoup.

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DES JOURS ET DES NUITS SUR L’AIRE de Isabelle Ingold, 55 minutes.

Une aire d’autoroute, entre Paris et Bruxelles, tout un monde. Avec ses gens de passage et ceux qui reviennent souvent, les habituées et les anonymes, ceux qui restent un peu plus longtemps et ceux qui ont hâte de repartir. Il y a même celui qui vient là exprès, de la petite ville voisine, alors qu’il ne fait pas de voyage, mais c’est visiblement la seule façon qu’il a trouvé pour tromper sa solitude. Il y a des familles, des touristes asiatiques qui vont passer la nuit à l’hôtel et des chauffeurs routiers, beaucoup de chauffeurs routiers qui regroupent leurs immenses véhicules dans ce domaine qui leur est réservé.

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LA DEUXIEME NUIT d’Eric Pauwels, Belgique, 74 minutes.

Après Lettre d’un cinéaste à sa fille et Les Films rêvés, La Deuxième nuit clôt le triptyque autobiographique d’Eric Pauwels. Le récit d’une vie qui est pourtant loin d’être achevée, un récit tourné vers le passé, fait d’évocation de souvenirs, et qui pourtant est présenté au présent. C’est le film du rapport à la mère, Commencé lorsqu’elle était vieillissante, se rapprochant doucement, chaque jour un peu plus, de la mort, Mais achevé après sa disparition, lorsqu’il n’est plus possible de lui parler, de la regarder respirer. C’est donc le film de la séparation. Une séparation inévitable, comme celle qui a déjà eu lieu à la naissance, lorsque le bébé expulsé du ventre de sa mère, se retrouve seul dans un monde inconnu. C’est cette solitude que le cinéaste revit après le décès de sa mère, un décès qui ne peut être vécu que dans un sentiment d’abandon. Pourquoi m’as-tu abandonné ? Comment puis-je vivre sans toi ? Sans ta présence, ta chaleur, ton souffle…

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LONG STORY SHORT de Natalie Bookchin, États-Unis, 45 minutes.

Une vie de déchéance, où il faut constamment lutter pour ne pas sombrer totalement, ceux que le film a rencontrés en parlent sans colère, sans haine, sans révolte. Ils n’accusent personne, pas même le destin. On a l’impression que parler à la caméra leur fait quand même du bien, les aide à exister, à être encore quelqu’un. Ici ils peuvent encore sourire. Le film élabore ainsi un discours unique mais à plusieurs voix, l’ensemble des personnes dont les photos apparaissent à l’écran. Un seul corps souffrant, aux visages multiples mais intégrés, fondus, dans une seule totalité. La pauvreté ainsi n’est plus un concept abstrait, une idée générale. Et la cinéaste n’a pas besoin de la définir. Il suffit que ceux qui la connaissent si bien l’expriment telle qu’ils la vivent.

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LA MECANIQUE DES CORPS de Matthieu Chatellier, 78 minutes.

Des personnes amputées, d’un bras, d’une jambe, d’une main, des personnes de tout âge et des deux sexes, jeunes, moins jeunes, de personnes âgées aussi. Toutes vont faire l’expérience d’un nouveau départ dans la vie, dans les activités de la vie, grâce à une prothèse.

Le film nous montre la fabrication de ces membres mécaniques articulés faits sur mesure. Un travail de précision, particulièrement minutieux puisqu’il faut ajuster chaque partie au millimètre. Et la démonstration du fonctionnement d’une main « artificielle » où tous les doigts peuvent bouger séparément à volonté est impressionnante. Le problème est de savoir s’en servir…

Il nous montre aussi, et surtout, le travail de rééducation nécessaire, en particulier l’apprentissage spécifique de la marche avec une jambe mécanique

Un film sur la précision et les progrès de la médecine et de la technologie, Mais surtout un film sur la patience et la volonté nécessaire pour réussir. Comme dans tout apprentissage pourrait-on dire. Une belle leçon d’éducation.

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S COMME SORTIE EN SALLES (Troisième partie)

Les documentaires qu’on aimerait bien pouvoir voir en salles de cinéma en 2017. Suite

ROMEO ET CHRISTINA de Nicolas Hans-Martin, France, 97 minutes.

Deux jeunes tziganes ballottés entre Marseille et la Roumanie. A Marseille, dès la première séquence du film, ils font les poubelles, y trouvant parfois leur bonheur, comme cette paire de chaussures à sa taille à elle. Ils dorment avec tout un campement sous un pont, près de la gare. Ils en seront chassés par la police municipale. On les retrouvera dans un parc où ils ont monté des tentes. Ils en seront aussi expulsés. Et ainsi de suite, pourrait-on dire. Une fuite sans fin. D’ailleurs ils font sans cesse des allers-retours en Roumanie, dans un village où ils retrouvent leur famille. Sans transition nous passons du soleil et des orages de Provence à la neige de la campagne roumaine. Sans transition ? Nous ne voyons jamais les voyages, ni dans un sens, ni dans l’autre. Nous ne sommes pas dans un film d’errance, même si nous voyons bien que nos deux jeunes héros n’ont plus vraiment de racines. Ici ou ailleurs, sans travail, sans ressources, la vie n’est-elle pas toujours la même ?

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LOVES ME, LOVES ME NOT de Fabienne Abramovich, Suisse, 77 minutes.

Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sont parisiens, ils aiment faire la fête dans les belles nuits d’été le long des canaux de la capitale et surtout ils aiment l’amour. Ils aiment en parler dans cette atmosphère feutrée si propice aux confidences. Le film nous montre qu’ils en parlent avec un grand talent, un grand sens de la nuance et une sincérité quelque peu stupéfiante. Comme si les adolescents et les jeunes adultes d’aujourd’hui ne connaissaient plus les conventions sociales qui faisaient de la sexualité un tabou indépassable, ni la pudeur qui réservait à la sphère de l’intimité personnelle l’expression du sentiment amoureux.

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RAVING IRAN de Susanne Regina Meures, Suisse, 84 minutes

Est-il possible de faire de la musique en Iran ? Chanter en solo pour une femme est quasiment impossible. Et la musique électronique, cette musique bien trop occidentale, donc dégénérée, est condamnée comme dangereuse et donc interdite. Pour ses adeptes, il ne s’agit pas seulement de contourner les tracasseries administratives, il faut aussi échapper aux poursuites de la police et beaucoup n’ont pas toujours pu éviter de se retrouver en prison. C’est ce que vivent quotidiennement Anoosh et Arash, les deux héros du film de Susanne Regina Meures, Raving Iran, deux DJ de la scène house de Téhéran. Un film qui est clairement une dénonciation de la dictature iranienne et un soutien aux revendications de cette jeunesse qui rêve de s’en affranchir.

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BROTHERS de Aslaug Holm, Norvège, 110 minutes

Markus et Lukas ont une mère cinéaste. Une chance ? Pour nous certainement. Celle de découvrir un film qui traite des relations entre frères au sein de la famille, Pour eux ce n’est pas tout à fait la même chose. Être filmé constamment, dans les moindres faits et gestes de la vie de tous les jours, finit par être un peu étouffant. Mais que ne supporterai-on pas pour faire plaisir à sa mère. Ici, le bonheur familial existe.

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BATUSHA’S HOUSE de Tino Glimmann et Jan Gollob, Suisse, Kosovo, 70 minutes

Une maison qui est presque un château. Pas ancien, puisqu’il se construit petit à petit, au jour le jour, depuis la fin de la guerre, à Pristina. Une maison qui accumule les étages, au grès de l’inspiration de ses futurs habitants. Un vrai jeu de construction, sans ingénieurs, sans architectes, sans permis non plus. Il y a bien quelqu’un qui coordonne le tout, Batusha en personne, mais sans rien imposer. Chacun peut devenir constructeur et aménager son lieu de vie selon ses besoins et ses goûts. Une vision de l’architecture particulièrement originale.

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S COMME SORTIE EN SALLES (deuxième partie)

Les documentaires qu’on aimerait bien pouvoir voir en salles de cinéma en 2017. Suite

PRESENTING PRINCESS SHAW de Ido Haar, Israël, 80 minutes.

La rencontre improbable entre une jeune femme, Samantha, qui vit dans un quartier défavorisé de La Nouvelle-Orléans et Kutiman, un musicien connu de la scène underground israélienne qui vit lui dans un kibboutz près de Tel Aviv. Une rencontre musicale, rendu possible grâce à YouTube. Car Samantha poste ses chants a capella et Kutiman les mixe avec tout ce qu’il découvre sur Internet. Résultat : une musique faite de bric et de broc et qui pourtant possède une unité dans laquelle la voix de Samantha s’intègre parfaitement. Et la rencontre virtuelle va devenir bien réelle, pour un concert à Tel Aviv qui est un triomphe pour Samantha. Mais tout rêve a une fin. Samantha retrouve son quartier de la Nouvelle-Orléans où elle ne pourra redevenir Princess Shaw que sur YouTube.

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GULISTAN, TERRE DE ROSES de Zaynê Akyol? Canada, Allemagne, 86 minutes.

Un bataillon de jeunes filles, jeunes et belles, prennent les armes pour combattre l’Etat Islamique dans les montagnes du Kurdistan. Une lutte pour la liberté, pour la libération des femmes, leur libération. Le film se fait donc l’avocat de la lutte des Kurdes, mais  il est beaucoup plus engagé au côté de la lutte de ces femmes, dans un contexte qui leur est on ne peut plus hostile. Et il réussit parfaitement à préserver leur féminité, jusque dans la dimension militaire de leur combat. Seule une cinéaste pouvait sans doute réussir cela aussi bien.

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BELLE DE NUIT – GRISELIDIS REAL, AUTOPORTRAITS de Marie-Eve de Grave, Belgique, 74 minutes.

Un film où le noir est une couleur, une couleur qui peut avoir l’intensité du feu, comme le personnage dont il dresse le portrait –ou plutôt dont il entremêle de multiples autoportraits. Ecrivaine, peintre, prostituée, Grisélidis Réal est un personnage à multiple facettes, toutes aussi provocantes les unes que les autres. « La prostitution est un acte révolutionnaire » disait-elle, Et elle est très vite devenue une figure en vue de la « révolution des prostituées » qui se développa à Paris dans les années 70, dans le prolongement de Mai 68. Un engagement qui la fit détester par tout un pays, la Suisse bien-pensante et puritaine et la conduisit en prison. Des autoportraits où c’est Grisélidis elle-même qui va s’exprimer, venir à notre rencontre, se dévoiler peu à peu dans toutes les péripéties de sa vie d’artiste, mais aussi dans les contradictions de sa vie personnelle.

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PAS COMME DES LOUPS de Vincent Pouplard, France, 59 minutes.

Deux hommes jeunes, dont on apprendra qu’ils sont jumeaux – ce qui donne déjà du sens à leur présence dans le film. Nous serons aussi informés – par leur propre parole – qu’ils vivent en dehors de la société, en dehors de leur famille, en rupture quasi-totale avec le monde des hommes, et les modes de vie les plus courants, même chez ceux qui sont qualifiés de marginaux. Quittant la société des hommes – qui ne leur a offert que des galères – ils essaient de survivre à leur façon, dans une école abandonnée, ou dans les bois, au milieu de la nature0 Ils ne sont pas pour autant assimilables à des animaux. Car ils pensent, ils raisonnent, ils parlent. Et ils nous émeuvent justement par leur langage.

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S COMME SORTIE EN SALLES

Sortiront-ils en salles en 2017 ?

Voici une liste – bien incomplète et très subjective – de films documentaires que l’on aimerait bien voir sortir en salles en 2017.

Ils ont fait pratiquement tous une carrière –souvent brillante –  en festivals (de Nyon à Clermont-Ferrand, de Paris à Pessac, Brive ou Evreux), mais ne sont jamais assurés de pouvoir connaître une distribution en salles, ne serait-ce que pour quelques séances. Alors les cinéastes documentaristes deviennent de plus en plus  « militants », ils accompagnent leur film lors de séances particulières qui leur permettent en outre de rencontrer un public et de recueillir ses réactions. Une situation qui pose quand même bien des problèmes, financiers en particulier.

Une sortie en salle reste pour bien des films une consécration inespérée, parfois totalement inaccessible. On peut cependant espérer que le bouche-à-oreille positif alertera des distributeurs audacieux qui sauront prendre les risques inévitables. Le public français n’a pas renoncé à aller au cinéma en 2016, et les films documentaires qui ont été réalisés cette année sont toujours originaux et particulièrement créatifs. Ils méritent en tout cas d’être vus par le plus grand nombre de spectateurs.

QUAND J’AVAIS 6 ANS, J’AI TUE UN DRAGON de Bruno Romy, France, 69 minutes.

Le dragon du titre, c’est la maladie, le cancer, la leucémie qui frappe une enfant de 6 ans qui avait tout pour être heureuse dans une famille aimante, avec l’insouciance de son âge, mais qui se révélera dans l’épreuve d’une extraordinaire lucidité. Le film nous montre, pas à pas, sans rien cacher, la traversée de cet enfer. Enfer pour les parents. Pour le personnel de l’hôpital aussi, qui doit se réfugier derrière son professionnalisme. Et surtout pour l’enfant elle-même, qui doit affronter la possibilité de la mort.

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IL ETAIT SIX FOIS de Liane Simard, Canada, 80 minutes.

Pendant six ans la réalisatrice suit un groupe d’enfants, dont le sien, tout au long de leur scolarité primaire, dans une école alternative, l’Etoile filante. Une école pas comme les autres donc, une école dans laquelle ce sont surtout les valeurs de respect et d’autonomie qui sont au centre de la pédagogie. Comment les comprennent-ils ces valeurs ? Et comment les vivent-ils, dans leur vie d’enfants qui sont déjà en train de devenir des adultes ?

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LE SOUS-BOIS DES INSENSES, UNE TRAVERSEE AVEC JEAN OURY de Martine Deyres, France, 89 minutes

Une rencontre avec un psychiatre rare, fondateur de la clinique de La Borde (déjà filmée par Nicolas Philibert dans La Moindre des choses) et théoricien de la psychiatrie institutionnelle. Pourtant ici, rien de trop théorique. C’est plutôt la personnalité de l’homme qui est mise en avant par le film, un homme qui a consacré toute sa vie à soulager la souffrance des autres.

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Les MOITIES d’Alexandre Zarchikov,  France, Russie, 59 minutes.

Un voyage en mer, du Japon à la Russie, en compagnie de voitures coupées en deux pour pouvoir être importées ; puis un voyage sur terre, d’un bout à l’autre de la Russie, à la recherche de soi-même.

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A suivre

F comme Festival (rétrospective 2016)

Les festivals consacrés au  cinéma documentaire ont été en 2016 riches en découvertes. Ils ont parfaitement joué leur rôle de révélateurs de talents nouveaux, tout en consacrant des cinéastes déjà plus connus, du mois pour les passionnés du cinéma documentaire. Les divers palmarès de ces festivals sont une preuve évidente de la vitalité et de la créativité du genre. Si tous les films qui ont été primés ne sont pas tous encore sortis en salle. Espérons qu’ils le seront bientôt.

Au cinéma du réel au Centre Pompidou de Paris, le grand prix  a révélé une cinéaste peu connue en France, Natalie Bookchin, dont le film Long Story short nous donne une vision de l’Amérique plutôt surprenante, en insistant sur la généralisation de la pauvreté jusque dans l’Etat le plus riche de l’Union, la Californie. Le film est quant à lui d’une simplicité extrême, simplicité qui lui donne toute  sa force de conviction et qui constitue en soi une créativité formelle certaine.

A Nyon, le public de Visions du réel a décerné son prix à un film israélien, Presenting Princess shaw de Ido Haar, film dans lequel on retrouve une certaine forme de pauvreté de l’Amérique, mais que l’utilisation de You Tube dans le rapprochement et la rencontre de personnes fort éloignées les unes des autres a tendance à faire oublier. Pour un temps seulement…

Autre film primé en Suisse et qui a connu une sortie en salle en France, Manuel de libération du cinéaste russe Alexander Kuznetsov, qui nous interroge fortement sur le pouvoir de l’Etat, russe en l’occurrence,  face à la folie, ou ce qu’il désigne comme tel, souvent de façon arbitraire. La libération ici, c’est l’accès à la citoyenneté, sans laquelle  il ne saurait y avoir de véritable humanité.

Enfin je terminerai ce rapide regard rétrospectif par l’évocation d’un moyen métrage, distingué dans plusieurs festivals (Rencontre du moyen métrage de Brive, Festival du film de femmes de Créteil, festival du film d’éducation d’Evreux), Vers la tendresse, d’Alice Diop, dont le dernier film, La Permanence a obtenu lui le  Prix de l’Institut français Louis Marcorelles au Cinéma du réel. Vers la tendresse est un film sur l’amour, ou plus exactement sur la place que peut avoir le sentiment dans les relations entre garçons et filles au sein de ces mêmes quartiers de banlieue. Pour en rendre compte, la cinéaste donne tout simplement la parole à un petit groupe de ces banlieusards, tous d’origine immigrée, noirs ou  maghrébins. Un dispositif tout simple donc, des gros plans sur le visage de ceux qui nous parlent et qu’on entend en voix off. Mais ce qui n’est certainement pas si simple, c’est d’avoir réussi à recueillir une parole sincère, authentique, qui tombe bien sûr souvent dans les clichés faciles, attendus, mais qui, pour cela même, s’inscrit au plus profond d’un vécu que le cinéma (comme la télévision plus systématiquement encore) a souvent tendance à ignorer ou à regarder de haut. Ici nous sommes strictement en face du réel avec ce langage cru, direct, qui ne peut que heurter les bonnes mœurs ou les conventions de ceux qui ne vivent pas dans ce monde.

Mais 2016, c’est aussi une certaine forme de consécration du cinéma documentaire dans des festivals généralistes qui ont trop souvent tendance à le négliger. La consécration, c’est d’abord celle de Gianfranco Rosi dont le film qu’il consacre au problème des réfugiés et des migrants, Fuocoammare (image), a obtenu le lion d’or à la 66° berlinale. La Mostra de Venise, quant à elle, n’est pas en reste puisque après avoir récompensé l’année précédente le film de Rosi Sacro Gra, elle a cette année décerné le prix  Venezia Classici du meilleur documentaire au dernier film en date de Claire Simon, le Concours, consacré à la sélection d’entrée à la Fémis, notre école française de cinéma. Nous aurons l’occasion de revenir sur ce film lors de sa sortie sur les écrans prévue au mois de février

Y COMME YAKUZA

Kijima stories de Laetitia Mikles.

Un film enquête, un film portrait ; un film dessin, un film poème ; un film voyage, un film rencontre ; un film aventure aussi, un film policier, enfin presque ….

Peut-on ne plus être un yakuza, lorsque depuis l’âge de 16 ans l’on a fait partie d’un clan et partagé toutes ses activités ? Peut-on redevenir un homme, simplement un homme comme les autres, un homme honnête. C’est si rare que la presse en fait un de ses titres à propos de M. Kijima. S’il n’est plus yakuza, comment cela a-t-il été possible ?

Les yakuza, les mafieux du Japon. Mais ce terme est intraduisible, sauf de faire image. Sur le mode Chicago, les gangsters ; sur le mode film français d’avant la nouvelle vague, la pègre ; sur le mode cité de banlieue, les voyous ; sur le mode boite de nuit sur la Riviera, le milieu…

Des yakuza, le film évoquera, de petites touches fugaces, leur mythologie. Le code d’honneur des clans, leur hiérarchie, le doigt coupé, le dos entièrement recouvert de tatouages, en couleur. De M. Kijima, on ne saura rien, mais on pourra imaginer bien des choses.

Quitter les yakuzas ? A ses risques et péril. Et à condition d’être aidé, beaucoup. Pour l’un ce sera la photographie, et il s’y consacre entièrement, au point de ne plus quitter son appareil. Pour un autre, ce sera la religion, rencontrer une Église, suivre l’enseignement d’un prophète ; ou se retirer du monde en devenant moine. La voie la plus ardue : sur 10 qui viennent au monastère, un seul reste. M. Kijima est peut-être de ceux-là.

Et les femmes ? Existe-t-il des yakuzas féminines ? Si l’on en croit les tatouages que porte celle que la cinéaste rencontre, on peut croire que cela doit bien exister. Mais comme les autres, ceux qui ont accepté de parler à la caméra, elle se contente d’allusions. Avoir été yakuza ne s’avoue qu’à mots couverts.

Le film pourrait être aussi un road movie. Et il y a bien des plans de routes, des routes qui défilent devant nous, sans que l’on sache qui est à l’intérieur du véhicule (une voiture fantôme ?) Il n’y a pas vraiment de paysage à admirer. Des champs, des prairies, quelques travailleurs occupés à faire les foins. Si l’on ne nous avait pas dit que nous sommes au Japon, que nous avons quitté le sud pour nous rendre dans le nord, on pourrait se croire dans une campagne du centre de la France. Sauf que les dessins réalisés à l’encre noire, d’un pinceau fin et agile, nous obligent à quitter l’occident. Comme les dos tatoués des yakuza.

Pourtant, Kijima stories n’est pas un film sur les yakuzas. Ce n’est même pas un film sur le Japon. C’est plutôt un film sur le dessin, un art tout en subtilité qu’il nous montre dans sa réalisation même, en gros plans cadrant exclusivement la feuille et le pinceau. Et l’encre qui vit sur la surface du papier, qui se mélange, qui crée des formes, et presque des couleurs dans les nuances de gris. Jamais l’artiste. S’agit-il de M. Kijima ?

Dans une autre vie, M. Kijima deviendra cinéaste. Ce serait sans doute un excellent moyen de quitter le monde des yakuzas.

 

C COMME COURTS

« Touristiques », « contestataires », « cinévardaphoto », « parisiens », Agnès Varda a elle-même proposé, dans leur édition DVD, une classification de ses films courts qui ne sont pas de simples courts métrages. Une aide bien venue pour se retrouver dans la profusion de cette production abondante et particulièrement diverse. Tous ces films courts ne sont pas des documentaires au sens traditionnel du terme. Traditionnel, aucun ne l’est d’ailleurs vraiment.

L’engagement de la « contestataire », c’est d’abord celui d’une femme, qui se situe à côté des femmes dans leur lutte pour la cause des femmes. Son engagement cinématographique n’est bien sûr pas étranger à celui de la femme qui signe en 1971 le manifeste des 343 salopes. En 1975, « année de la femme », elle répond à la demande d’Antenne 2 qui pose, à sept femmes, la question : devant être traitée en 7 minutes: « Qu’est-ce qu’une femme ? » Toujours impertinente, Varda le fera en 8 minutes (Réponses de femmes, 1975). A cette occasion, elle invente le « cinétract », genre qui aurait pu avoir une descendance plus importante. Varda filme donc des femmes, jeunes ou vieilles, nues ou habillées, des bébés, des enfants, seules ou en groupe, enceintes ou portant un enfant dans les bras, de face, de profil, en gros plan ou en pied…. S’adressant directement à la caméra, elles parlent de maternité, de désir, de sexe, de leur place dans la société, la société des hommes, dominée par les hommes. Elles évoquent aussi l’image, exemples à l’appui, que renvoie d’elles la publicité. « Ca va changer » dit plusieurs fois une adolescente. Lors de sa diffusion à la télévision, le film suscita des protestations de téléspectateurs, preuve de son côté dérangeant à l’époque.

Deuxième engagement d’Agnès Varda dans ses « courts », la cause des Noirs américains dans le film Blacks Panthers (1968). Il s’agit, comme elle le dit elle-même, d’un film témoignage sur l’histoire américaine, réalisé à Oakland, en Californie, lors du procès d’un des leaders du parti, Huey Newton. Sur la pelouse, devant le palais de justice, Varda va et vient. Elle filme les enfants, les femmes, les musiciens sur l’estrade où prendront la parole les orateurs. Elle filme aussi les groupes de Black Panthers dans leurs défilés militaires. Elle interroge ceux qui sont venus. Pourquoi sont-ils là ? Dans sa prison elle interroge le leader noir. Dehors ses porte-parole développent leurs positions politiques. Sur le procès de Newton, Varda ne prend pas position. Mais, dans le courant du film, elle ne cache pas qu’elle est plutôt du côté de la panthère, cet animal magnifique qui n’attaque pas l’homme mais se défendant toujours férocement, que du côté des « cochons » comme elle traduit la désignation de la police « brutale » d’Oakland. Lorsqu’elle ne filme plus les manifestations, c’est pour longer le ghetto où sont parqués les Noirs de la ville. Dans ce film de 30 minutes, très dense, Varda a réussi à capter l’ambiance de violence qui oppose les communautés. Il constitue aujourd’hui un document significatif de cette époque. Au niveau cinématographique, il montre comment ce qui était au départ un reportage peut devenir par l’art de la cinéaste un documentaire engagé sans être une œuvre de propagande. La touche Varda, c’est ici sa reprise du slogan « Black is beautiful », qu’elle concrétise à propos des femmes, filmant leurs visages et leurs coiffures « naturelles », pour mettre en accord leur apparence physique et leurs convictions politiques. La séquence finale montre la façade du local des Black Panthers où le portrait de Newton a été mitraillé, après le verdict du procès. « Tuer une image », comme le dit le commentaire de Varda est une preuve de faiblesse, mais surtout de barbarie.

Agnès Varda a été, dans son premier métier, photographe. Devenu cinéaste, elle n’oubliera pas cette origine. D’où ces films, les « cinevardaphotos », où elle filme des images fixes, les siennes principalement, leur redonnant une seconde vie dans un autre regard (Salut les Cubains, 1962-1963). Varda, comme tout cinéaste filmant au banc-titre, utilise alors pour donner vie à la fixité les deux moyens qu’offre le cinéma, les mouvements de caméra sur l’image elle-même et la mise en succession des images dans le montage.

Agnès Varda, une « glaneuse d’images ». C’est dans ce sens qu’elle nous invite à comprendre le sens profond de son travail de documentariste. Ce qui ne veut pas dire que les images qu’elle nous propose soient ce que d’autres ont rejeté, mis à la poubelle ou laissé en friche. Le glanage d’Agnès Varda n’est pas de l’ordre de la récupération de déchets. Il faut comprendre le glanage de Varda dans un sens plus positif. Ce qu’elle glane, ce sont les images que les autres, tous les autres ou du moins la majorité des cinéastes, négligent. Ce à quoi ils ne portent pas attention, ce qui ne les intéresse pas parce qu’ils croient que cela n’intéressera pas le public. Ce que filme Varda c’est ce qui n’est pas cinématographiquement correct. Et elle le fait d’une manière toute personnelle. Au fil de ses déplacements et de ses rencontres. Presque par hasard. Au fil de sa vie en tout cas.