P COMME PATRON

C’est le film du moment. Le succès du moment. Un succès qui tient au plaisir que procure le film. Le plaisir de voir le plus faible triompher du plus fort. Et pour les victimes du système, il est extrêmement jouissif de voir un grand patron roulé dans la farine.

Dans le film de François Ruffin, François Ruffin est omniprésent. Le nouveau superhéros de notre époque. La scène du film est un ring. A droite Bernard Arnaud, à gauche François Ruffin. Fakir contre LVMH. Robin des bois s’attaque au CAC 40. Le combat bien sûr est inégal. Mais la victoire ne peut pencher que du bon côté. Une vision somme toute plutôt simpliste de la lutte des classes. Mais le film cherche plus à faire rire qu’à proposer une analyse politique. Un moment de détente dans un monde où ceux qui ne sont pas du bon côté de la barrière n’en ont pas si souvent l’occasion.

Caméra cachée, détournement d’archives, les moyens mis en œuvre par Ruffin placent d’emblée son film dans le genre de l’activisme cinématographique. Pas vraiment de l’agit-prop. La référence serait plutôt du côté de Michael Moore pour la volonté de faire rire, mais sans la jovialité du personnage, On penche alors plutôt du côté de Pierre Carles pour son style plus sérieux. Mais face à la grosse machinerie de la télévision, Carles n’avait guère de chance de triompher. L’exploit de Ruffin n’en est que plus remarquable. Entendons, faire un film qui soit un vrai succès public. Un film qui fera plus d’entrées au final que tous ceux de Carles réunis. Il ne lui manque plus qu’à obtenir une palme D’or. Comme Moore…

Merci Patron ! un film de François Ruffin.

A COMME AUTOROUTE

Une aire d’autoroute, entre Paris et Bruxelles, tout un monde. Avec ses gens de passage et ceux qui reviennent souvent, les habituées et les anonymes, ceux qui restent un peu plus longtemps et ceux qui ont hâte de repartir. Il y a même celui qui vient là exprès, de la petite ville voisine, alors qu’il ne fait pas de voyage, mais c’est visiblement la seule façon qu’il a trouvé pour tromper sa solitude. Il y a des familles, des touristes asiatiques qui vont passer la nuit à l’hôtel et des chauffeurs routiers, beaucoup de chauffeurs routiers qui regroupent leurs immenses véhicules dans ce domaine qui leur est réservé,

Isabelle Ingold filme cet espace quasiment clos comme une scène de théâtre, un lieu strictement délimité dont elle ne sort pratiquement pas. L’autoroute, en hors champ systématique, reste présent dans la bande son, mais sans excès. Sans être un murmure, le bruit de la circulation continue n’est pas non plus un vacarme. Rien d’assourdissant en tout cas. Et dernière la grille de séparation, c’est le champ de blé tout proche qui est filmé pour inscrire le changement de saison. Contrairement à ce que fait Gianfranco Rosi dans Sacro Gra, on ne s’échappe pas de l’aire pour aller rencontrer les habitants qui vivent à proximité. Les rencontres se font exclusivement dans ce même espace qui garanti à lui seul la diversité.

La cinéaste privilégie les plans de nuit plus propices sans doute à la réalisation d’images d’une grande beauté plastique ; et les groupes de chauffeurs, tous étrangers, venus des pays de l’est ou du Portugal, ce qui permet aussi d’aborder les problèmes liés à l’activité professionnelle. Les travailleurs de l’aire, serveurs ou chargés du ménage, nous les rencontrons un court instant lors de la pose de l’équipe de nuit. Ce n’est sans doute pas le moment le plus propice pour évoquer leurs conditions de travail. Les chauffeurs eux font des poses plus longues, parfois tout un week end. Nous pouvons alors les voir vivre plus concrètement, leur conversation par ordinateur interposé avec leur famille, la préparation des repas en petit groupe, la réparation des roues…On sent l’entraide qui existe entre eux, pour s’aider à remplir les notes de frais par exemple et bien sûr ils évoquent avec inquiétude l’avenir de la profession.

Le film reste un moyen métrage puisqu’il n’excède pas une heure. Un choix de durée qui est significatif d’une conception du documentaire. Nous ne sommes pas chez Wiseman qui, lui, à n’en pas douter, aurait exploré beaucoup plus systématiquement tous les coins et recoins de ce lieu, et pris tout son temps pour montrer chaque action ou chaque événement, si banal soit-il, dans sa totalité. L’aire de l’autoroute fourmille tellement d’une infinité de moments de vie variés à l’extrême que le film peut facilement aller jusqu’à trois ou quatre heures. Ce n’est pas le choix que fait Isabelle Ingold . Du coup le montage a ici un sens tout différent. Dans chaque situation qu’elle filme, elle prélève en quelque sorte, les fragments qui lui semblent les plus significatifs, et elle les assemble comme un puzzle. Nous ne sommes pas du tout dans une esthétique du plan séquence. Il n’y a pas non plus de personnage récurrent ou dont nous explorerions plus en profondeur les conditions de vie, voire la psychologie. Le film ne propose pas de confessions de la part des chauffeurs routiers, ce qui portant pouvait très bien être relativement facile à réaliser. Est-ce à dire que nous en restons à des effets de surface ? Pas vraiment. La vie de l’autoroute est celle d’un lieu de passage, même si certains y travaillent tous les jours. On pourrait ici reprendre la formule traditionnelle, leur vraie vie est ailleurs. C’est de cette dimension seconde, ou secondaire, du vécu des personnes filmés que le film rend parfaitement compte. Par là la cinéaste élabore une vision entièrement personnelle de la réalité qu’elle filme. Une méthode qui permet d’éviter les clichés et les plans trop convenus. Une méthode qui fait que le spectateur, à la fin du film, a l’impression de rester sur sa faim. Il aurait pu en voir tellement plus. Mais justement, ce cinéma-là n’a pas la prétention de couper l’appétit. Bien au contraire !

Des jours et des nuits sur l’aire de Isabelle Ingold, 55 minutes

Présenté au Festival du moyen métrage de Brive, compétition européenne.

M COMME MEDELLIN

Medellin, la deuxième ville de Colombie, est une ville impressionnante, et pas seulement pour sa réputation de « ville la plus dangereuse du monde ». C’est une ville tout en hauteur, ce qui rappelle la Valparaiso filmée par Joris Ivens, les escaliers en moins. Car ici, dans le film en tout cas, on grimpe sur les sommets de la ville en télécabine, le métrocable comme ils l’appellent. D’en haut la vue dominant la ville nous révèle une multitude de maisons, qui semblent se chevaucher, un amas informe dans lequel on se demande comment il est possible de se retrouver. Et comment il est possible d’y circuler ! Des construction souvent en bois, sujettes aux incendies qui se propagent on ne peut plus rapidement. Un court passage du film nous en montre un. L’incendie est filmé de loin. Plusieurs maisons sont concernés. La fumée est épaisse. Le danger finit par être circonscrit. Une simple péripétie dans une ville en proie à bien d’autres maux.

Medellin a-t-elle changé ? Est-il possible maintenant d’y vivre en paix ? Sans que chacun des habitants y soit sous la menace d’un meurtre, d’un règlement de compte, d’une vengeance, dont les intéressés mêmes ne connaissent pas toujours l’origine ? La « nouvelle » Medellin, ce serait alors une ville comme les autres. Pas forcément une ville où il fait bon vivre. Il ne faut pas trop en demander. Mais une ville où il est possible de vivre, tout simplement. Ce serait déjà beaucoup.

Le film de Catalina Villar part à la recherche de la concrétisation de cet espoir de paix. Une aspiration tellement forte chez tous ces habitants, jeunes ou moins jeunes, que la réalisatrice a rencontrés. Elle filme plus particulièrement quelques personnages qui deviennent les symboles de ce qui est en tout premier lieu une lutte contre la résignation.

Les parents de Juan Carlos, d’abord, un de ces jeunes qui a été assassiné, dont on ne sait par trop au juste pour quelles raisons. Ils entreprennent des démarches administratifs pour obtenir une reconnaissance officielle de meurtre qui leur ouvrirait le droit à une compensation financière. L’entreprise est ardue. La démarche longue et incertaine. Leur dossier a déjà été rejeté , mais ils ne renoncent pas. Et lorsqu’ils obtiennent enfin gain de cause, leur joie et celle de leur proche est immense.

Le deuxième personnage récurent dans le film est Manuel, un ami de Juan Carlos. Il milite pour la communauté de quartier. Des actions au quotidien de proximité comme on dit, qui ne visent pas à révolutionner du jour au lendemain le monde, mais qui peuvent aider ceux qui habitent là à redonner un peu de sens à leur vie. La route semble pourtant bien longue avant que la réalisation de cette « nouvelle Medellin », soit vraiment effective dans la totalité de la ville.

Catalina Villar avait filmé Juan Carlos quelques années avant son assassinat. Il écrivait des poèmes dont il fait la lecture pour sa mère et pour la cinéaste. Des poèmes où la mort est omniprésente. Une poésie en prise directe avec la réalité d’une ville et d’une jeunesse, première victime de l’omniprésence de la violence. Mais c’est bien sur cette jeunesse, comme le montre l’exemple de Manuel, que repose l’espoir du changement, une véritable renaissance de la ville et de ses habitants.

La Nueva Medellin de Catalina Villar, 2016, 85 minutes.

Présenté au festival Cinéma du réel, compétition française

C COMME CONGO (République démocratique du Congo)

Le Congo a son cinéaste : Thierry Michel. Le Congo, un pays aux noms multiples, changeants au fil de l’histoire. Congo belge, il est devenu Zaïre du temps du règne de Mobutu, puis à la chute du dictateur, République Démocratique du Congo, Une histoire mouvementée où souvent domine la démesure, jusque dans la répression et l’horreur des guerres.

Thierry Michel est un cinéaste engagé. Son regard sur le Congo n’est jamais neutre. Qu’il dénonce sans cesse les méfaits du colonialisme où la dérive autoritaire de Mobutu, la corruption généralisé du régime, son incompétence économique. Son cinéma est un cinéma de révolte et de dénonciation. Ce qu’illustre parfaitement son dernier film, Un homme qui répare les femmes, dont le sous-titre, la colère d’Hippocrate, dit bien la teneur du propos. La pratique du viol comme arme de guerre est devenue quasi généralisée dans l’est du Congo. La colère ne suffit sans doute pas à faire cesser ces massacres. Mais elle peut mobiliser pour que l’inacceptable soit de moins en moins accepté. Le docteur Mukwebe auquel est consacré le film est devenu le porte drapeau de cette lutte. Dans son pays où, depuis la création de l’hôpital Panzi en 1999 il ne cesse de soigner physiquement et psychologiquement les femmes victimes, Dans le monde entier aussi où il intervient à l’ONU ou à la tribune du parlement européen lors de la remise en 2014 du prix Sakharov. Une vie d’action exemplaire.

Les films « congolais » de Thierry Michel sont souvent des portraits. Le portrait du docteur Mukebe est d’abord un hommage. Un hommage au courage où la force des convictions l’emporte sur le danger et les menaces. En 2012 il échappe de justesse à une tentative d’assassinat dans sa propre maison. Il décide alors de partir en exil en France pour protéger sa famille. Mais l’appel pressant des femmes de son pays (elles se cotisent pour acheter un billet d’avion) précipite son retour dès 2013. Le film nous le montre alors poursuivant son action sous la protection de soldats de l’ONU. Et les femmes, et même des hommes, sont de plus en plus nombreuses à répondre à son appel et à se mobiliser pour réclamer que justice soit faite.

Le film consacré à Mobutu (Mobutu roi du Zaïre, 1999) n’est pas un hommage. Le cinéaste ne ménage pas celui qui n’est qu’un dictateur ne se maintenant au pouvoir qu’en développant la répression. Un portrait sans concession, et sans complaisance, où le commentaire prend souvent la forme d’un procès à charge. Les images d’archives sont aussi des éléments de la démonstration de la dimension dictatoriale du régime, surtout lorsque les manifestations qui lui sont hostiles se heurtent violemment aux forces de l’ordre. Mais le cinéaste nous montre aussi Mobutu dans l’intimité de sa famille, dans la solitude de la maladie à la fin de son règne. Une manière de nuancer la critique virulente de l’action politique, sans portant chercher à l’excuser. Le film se termine sur les interrogations inévitables concernant l’&près Mobutu. Le pays réussira-t-il sa transition démocratique ? Sera-t-il assez fort pour échapper au chaos des guerres civiles ?

Troisième portrait dans l’ouvre de Thierry Michel, celui du gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi (L’Irrésistible ascension de Moïse Katumbi, 2013). Un portrait beaucoup plus ambivalent que les deux précédent. Elu en 2006, lors des premières élections libres depuis l’indépendance, Moïse Katumbi se présente en sauveteur de la province. Pour cela il faut combattre la corruption et la misère en donnant du travail à tous grâce au développement de l’exploitation des ressources minières considérables. Et dans l’immédiat, aider les plus pauvres et les handicapés à coup de dons, petites sommes d’argent de la main à la main ou signature de gros chèques à des associations et œuvres de charité.Un programme qui a du mal à cacher sa nature populiste. Le nouveau gouverneur s’engage personnellement sur tous les fronts, contrôlant lui-même le travail de la douane aux frontières ou discutant sur les chantiers avec les ouvriers en grève demandant des augmentations de salaires. Un messie auquel le peuple voue un véritable culte, que l’intéressé sait parfaitement entretenir, avec des espèces sonnantes et trébuchantes si besoin est. La fin du film est là aussi très ouverte. Le charme du gouverneur continuera-t-il d’opérer lorsqu’il prend des mesures pour défendre ses propres intérêts plutôt que ceux de la population. Sont ainsi fortement soulignées la collusion entre les affaires publiques et les intérêts privés et surtout les promesses non tenues, en particulier celles faites aux mineurs ou aux ouvriers lorsqu’il s’agit de ne pas s’opposer aux investisseurs et aux multinationales. La dérive autoritaire est aussi nettement pointée à propos du saccage de la résidence du principal opposant par une foule mobilisée et encadrée par une milice privée Un personnage complexe donc, dont le film s’efforce de prendre en compte les différentes facettes. Un portrait plus que nuancé en définitive.

Si le travail cinématographique de Michel est ainsi essentiellement celui d’un historique, menant des e,quête précise et toujours fort documentées sur le passé du pays ou sur son présent immédiat, il faut aussi souligner que ce travail est aussi celui d’un amoureux du Congo et de l’Afrique. Dans son grand film, Congo River (2006) ce regard plein de sympathie et d’amour pour le pays et ses habitants se manifeste ouvertement. Le film est une longue remontée du fleuve Congo, ce fleuve mythique pour toute l’Afrique. Une aventure tout à fait extraordinaire par la variété des événements que les passagers vont connaître. Il y a ces aléas du voyage lui-même, l’annonce par le capitaine de la naissance de son troisième fils (il offrira à boire à tous les passagers), l’arrivée sur les lieux du naufrage d’une barge (les corps des 400 victimes sont encore sur la berge) ou cette autre barge échouée sur un banc de sable, surchargée de bois et de passagers et qu’il sera impossible de remorquer (elle restera trois mois dans cet état, attendant que les eaux du fleuve veuillent bien remonter). Avant la fin du voyage, un terrible orage éclate, inondant l’embarcation. Mais tous ces tracas n’empêchent pas la présence continue de la musique, des chants et des danses, sur les bateaux ou sur les rives. La bande son du film est ainsi particulièrement riche en chants traditionnels. Mais dans ce regard émerveillé par la beauté des paysages, les préoccupations politiques et historiques ne disparaissent jamais. Le voyage sur le fleuve ne peut éviter de rencontrer les effets de la guerre civile, les hôpitaux où se pressent les femmes violées et mutilées. Grâce à ses ressources minières, le Congo pourrait être un pays riche, Et pourtant une grande partie de sa population vit dans la misère. Les congolais pourraient être un peuple heureux, mais son histoire est celle des guerres et de la domination de la violence. Le cinéma de Thierry Michel peut bien contenir quelques germes d’espoir, mais l’optimisme ne résiste pas toujours au contact de la réalité.

T COMME TZIGANES

Roméo et Kristina, deux jeunes tziganes ballottés entre Marseille et la Roumanie. A Marseille, dès la première séquences du film, ils font les poubelles, y trouvant parfois leur bonheur, comme cette paire de chaussures à sa taille à elle. Ils dorment avec tout un campement sous un pont, près de la gare. Ils en seront chassés par la police municipale. On les retrouvera dans un parc où ils ont monté des tentes. Ils en seront aussi expulsés. Et ainsi de suite, pourrait-on dire. Une fuite sans fin. D’ailleurs ils font sans cesse des aller-retour en Roumanie, dans un village où ils retrouvent leur famille. Sans transition nous passons du soleil et des orages de Provence à la neige de la campagne roumaine. Sans transition ? Nous ne voyons jamais les voyages, ni dans un sens, ni dans l’autre. Nous ne sommes pas dans un film d’errance, même si nous voyons bien que nos deux jeunes héros n’ont plus vraiment de racines. Ici ou ailleurs, sans travail, sans ressources, la vie n’est-elle pas toujours la même ?

La première fois que nous les retrouvons en Roumanie, c’est à l’occasion des fêtes de Noël. Nous ne verrons que la famille de Roméo. Ont-ils rompu ? La mère de Roméo le souhaite fortement. Elle n’aime pas du tout Kristina et fait tout pour que son fils ne la voit plus. De retour à Marseille, ils seront bien toujours ensemble et d’ailleurs le film se termine alors que Kristina est sur le point d’accoucher de leur premier enfant. On ne peut alors éviter de s’interroger sur l’avenir de cet enfant. Le film ne nous donne pas d’indice. Mais peut-on être optimiste, malgré tout ?

Roméo et Kristina , un film de Nicolas Hans Martin, 2016, 97 minutes,

Présenté au festival Cinéma du réel 2016, en compétition française.

P COMME PAUVRETÉ

La pauvreté existe aux États-Unis, jusqu’en Californie, Si certains ne le savaient pas, ou voulaient l’oublier, ou faire comme si ce n’était qu’une vague idée inconsistante, le cinéma documentaire est là pour nous le rappeler. Avec force.

La pauvreté, c’est d’abord le manque d’argent, cette « nouvelle forme d’esclavage ». Sans argent, on n’est rien, même pas un « citoyen normal », peut-être même pas un être humain. Mais la pauvreté c’est aussi le manque de logement, et le manque de travail. Le plus souvent, ceux qui sont présents dans le film vivent en foyer d’accueil pour SDF. Ou dorment dans leur voiture, lorsque c’est la dernière chose qu’il leur reste. Pas très pratique pour trouver un emploi. Lors d’un entretien, quelle adresse donner pour avoir la réponse ?

L’argent, ils en parlent tous comme ce qui manque le plus. Sans argent ils ne peuvent rien faire. Se loger, s’habiller, se nourrir. La faim existe aussi dans le pays le plus riche du monde. Pour les plus jeunes, élever ses enfants devient alors particulièrement difficile. Mais tous ceux qui nous parlent ici, de tout âge et de toute couleur, ont tous les mêmes problèmes. Comment survivre en n’ayant rien, à côté de ceux qui eux ne manquent de rien ? Deux monde qui vivent l’un à côté de l’autre, de chaque côté d’une même rue parfois, mais qui n’ont aucun contact, aucune relation. Deux mondes qui s’ignorent totalement. Les riches n’ont pas à exclure les pauvres. Ils sont exclus par la force des choses, automatiquement. D’ailleurs certains avouent s’être livrés à des trafics, la drogue surtout. Et avoir fait de la prison. Un milieu auquel ils voudraient ne plus avoir affaire. Mais dans les quartiers où ils vivent, les gangs sont partout, la violence est omniprésente, les meurtres quotidiens. Il faut s’estimer heureux dit un homme, de pouvoir rentrer chez soi sans avoir été la cible de coups de feu.

Tout ceci, cette vie de déchéance où il faut constamment lutter pour ne pas sombrer totalement, ceux que le film a rencontré en parlent sans colère, sans haine, sans révolte. Ils n’accusent personne, pas même le destin. On a l’impression que parler à la caméra leur fait quand même du bien, les aide à exister, à être encore quelqu’un . Ici ils peuvent encore sourire.

Le film ne nous présente pas ces prises de parole de façon classique, comme une suite d’interviews ou de fragments d’entretiens, se succédant à l’écran de façon indépendante. La cinéaste met au point un dispositif original, en apparence tout simple, mais qui se révèle au fond particulièrement élaboré. Il s’agit d’une sirte de diaporama où des photos sont affichées sur fond noir, des vignettes où les personnes sont toutes cadrées de façon identique, vue frontale en plan poitrine. Les photos apparaissent et disparaissent souvent rapidement, parfois elles restent affichées plus longtemps. Elles sont toujours alignées, une ligne horizontale où elles figurent plus ou moins nombreuses, Lorsque la ligne est complète, il y a jusqu’à douze photos. Mais à d’autres moments, la ligne peut être réduite à deux images, ou même une seule. La tailles des vignettes varie alors en fonction de leur nombre à l’écran. Dans le cas où il y a une seule photo, plus grande donc, et ainsi une seule personne à l’écran, celle-ci se présente, décline son nom et son âge et ses passe-temps favoris. Lorsque nous sont présentées plusieurs photos simultanément, les prises de parole ne sont jamais continues. Le montage fait se succéder des fragments de discours, petites phrases, expressions ou même de simples mots, mais qui peuvent se répéter d’un interlocuteur à l’autre. Il ne s’agit nullement d’un dialogue, mais ces fragments se répondent, se complètent, pour former un seul discours, un discours polyphonique où parfois d’ailleurs les mêmes mots sont prononcés simultanément par plusieurs personnes. Des mots importants, les plus importants sans doute. Le film élabore ainsi un discours unique dont l’auteur est pluriel, l’ensemble des personnes dont les photos apparaissent à l’écran. Un seul corps souffrant, aux visages multiples mais intégrés, fondus, dans une seule totalité. La pauvreté ainsi n’est plus un concept abstrait, ine idée générale. Et la cinéaste n’a pas besoin de la définir. Il suffit que ceux qui la connaissent si bien l’expriment telle qu’ils la vivent.

Long Story short de Natalie Bookchin, États-Unis, 2016, 45 minutes.

Présenté en compétition internationale au festival du cinéma du réel 38° édition, ce film a obtenu le Grand prix du cinéma du réel.

M COMME MINE

Une exploitation minière perdue dans la montagne bolivienne. Une petite concession qu’on pourrait dire artisanale. Il n’y a aucun équipement particulier. Les hommes descendent au fond tant bien que mal, en rampant, parfois en glissant le long d’une corde. Au début du film le travail n’est pas mécanisé. Il faut creuser sans l’aide de marteaux piqueurs. Ils ne viendront qu’ensuite, lorsqu’on aura réussi à hisser en haut de la montagne le compresseur. Un travail dur, pénible et surtout dangereux. Le film évoque constamment la présence de la mort. Comme si la montagne se vengeait, selon une croyance tenace, en gardant dans la mine les âmes des hommes qui y ont péri.

Le film nous offre des images d’une grande beauté. Les cimes des montagnes enneigées, ou émergeant difficilement de la brume. Le contraste est fort bien sûr avec l’obscurité des galeries souterraines, uniquement éclairées par les lampes frontales des mineurs. Des images réalisées au plus près des hommes, de leur travail, de leur courage, en prenant quasiment les mêmes risques qu’eux.

La mine est la possession d’une famille dans l’intimité de laquelle nous pénétrons peu à peu. Les conditions de vie sont précaires, mais si on a la chance de tomber dans la mine sur un bon filon, alors la vie quotidienne pourra s’améliorer. L’avenir pourtant n’est nullement assuré. Pourra-t-on continuer l’exploitation alors que c’est toute la montagne qui risque de s’effondrer ? Déjà des concessions similaires ont été fermées par les autorités. Les enfants pourront-ils poursuivre le travail de leur père ?

Reveka est un film d’hommes. Pourtant une séquence donne la parole à une femme de mineur. Que fera-t-elle si son mari ne revient pas du travail ? Comment abordera-t-elle la peine, le deuil ? Une confession très émouvante.

Reveka de Benjamin Colaux et Christopher Yates, Belgique, 2015, 75 minutes,

Ce film a été présenté au festival Cinéma du réel en mars 2016, compétition internationale premiers films.