V COMME VERTOV

Une image, un film (L’Homme à la caméra de Dziga Vertov)

L'Homme à la caméra

L’objectif de la caméra, l’outil parfait, bien plus perspicace que l’œil humain, le triomphe de la technologie. L’image de l’objectif, ponctuation systématique des différentes séquences dans l’Homme à la caméra, l’incarnation sensible de la théorie du ciné-œil.  « Je suis le ciné-œil, l’œil mécanique, la machine qui déchiffre d’une manière nouvelle un monde inconnu. En tâtonnant dans le chaos des événements visibles, je crée un homme nouveau, parfait. »  Le ciné-œil s’oppose systématiquement au cinéma narratif. Il refuse les cartons (intertitres), trop explicatifs, et qui brise le rythme des images. Ensuite il faut renoncer aux personnages, et surtout aux héros (de type Nanouk). Ou plutôt le seul personnage possible c’est le peuple révolutionnaire, dont chaque membre est tout aussi important que n’importe quelle personne célèbre incarnée par des acteurs. Du coup, plus besoin de scénario, dans la mesure où il ne s’agit plus du tout de raconter une histoire ou de construire un récit, avec les effets dramatiques, c’est-à-dire artificiels, que cela implique. La fiction est toujours un leurre, une tromperie, un moyen pour la bourgeoisie de maintenir sa domination sur la classe ouvrière, bref « l’opium du peuple ».

N COMME NANOUK

Une image, un film (Nanouk l’esquimau de Robert Flaherty)

Flaherty Robert - Nanouk l'Esquimau

La dimension héroïque de Nanouk est particulièrement évidente dans la séquence consacrée à la pêche. Grand pêcheur, Nanouk sauve sa famille de la famine. Dans cette séquence, il est le personnage unique. Véritable héros comme dans le cinéma fictionnel, il focalise tout l’intérêt et la sympathie du spectateur, comme celle du cinéaste. La séquence est construite comme un récit autonome : du départ en pirogue au retour avec le poisson, avec les étapes successives de l’action, recherche du point de pèche idéal, attente du poisson, premiers essais infructueux, réussite ensuite et présentation du tableau de pèche. Il y a presque du suspens ! Des tableaux explicatifs tiennent lieu de commentaire : la technique de pêche est présentée de façon concrète. Le cinéaste vise précisément à rendre compte de la réalité. Mais en même temps, le cadrage serré sur Nanouk pendant la pêche proprement dite et le gros plan sur son sourire rayonnant, face à la caméra, lorsqu’il présente le poisson (une chute nécessaire de la tension grandissante depuis le début de la séquence) renforcent les effets de dramatisation.

P COMME PARIS

Paris ville lumière, Paris ville musée. Le Paris d’aujourd’hui, celui d’hier (sous l’occupation ou pendant la guerre d’Algérie), le Paris éternel. Le Paris des quartiers où l’on vit comme dans un village. Celui de la foule anonyme. Le Paris de l’art, du luxe, des loisirs. Le Paris des SDF et de la misère. Le Paris de l’amour. Sans oublier la politique… Tous ces Paris, le cinéma documentaire nous les faits découvrir. Des films qui ne se contentent pas de raconter des histoires se passant à Paris. Des films qui révèlent l’âme de cette ville aux multiples facettes.

Tous ces films, classés ici par ordre alphabétique des titres,  sont présents dans le Dictionnaire du cinéma documentaire (Editions Vendémiaire)

Ainsi squattent-ils de Marie Maffre

L’occupation par les militants de Jeudi noir, collectif créé en 2006,  de deux immeubles parisiens, place des Vosges et avenue Matignon. Des immeubles inoccupés depuis de longues années, alors que le nombre de ceux qui sont à la rue, sans logement, est en constante augmentation. Des actions militantes qui se veulent exemplaires, dans  la distribution de tracts dans les rues ou dans l’aménagement des appartements occupés, ou dans la résistance aux forces de polices lors de l’inévitable expulsion.

 Amour rue de Lappe de Denis Gheerbrant

         Un bistro dans une rue populaire du 11° arrondissement, près de la bastille. Une vie de village où tout le monde se connait. Un réveillon où l’on danse sur les tables. Et l’évocation du Balejo où l’on passe des nuits entières à tourner la valse ou danser le rock.

Assassinat d’une modiste de Catherine Bernstein

         L’histoire d’une famille juive, à travers l’évocation d’un de ses membres, Odette Fanny Bernstein, dite Fanny Berger. Née en 1901 à Neuilly, dans une famille aisée, elle quittera ses parents à 23 ans et aura la hardiesse, non seulement de voler de ses propres ailes, mais surtout de fonder une entreprise artisanale. Modiste installée à Paris près des Champs Elysées (rue Balzac près du cinéma du même nom), elle deviendra riche et célèbre grâce à la création de chapeaux qui firent la mode avant-guerre et même au début de l’occupation.

Au bord du monde de Claus Drexel

         La nuit surtout, sous les ponts ou dans les couloirs du  métro, les « habitations » des SDF parisiens. Et en même temps, Paris la nuit, avec toutes ses lumières, avec ses monuments qui en font un musée. Mais un Paris vide, comme déserté par ses habitants. Il n’y a que des voitures, rien que des voitures qui filent le long de la Seine sans prêter la moindre attention à ceux qui dorment sous les ponts. Un Paris filmé en plans fixes, presque comme des cartes postales. Le contraste recherché avec la misère des SDF est évident.

Bonne-Nouvelle

         Un quartier de Paris allant des Grands Boulevards au Sentier, en passant par la station de métro éponyme et les portes Saint-Martin et Saint-Denis. Un quartier filmé pour lui-même, les rues les trottoirs, les boulevards, les entrées des immeubles, le plus souvent en plans fixes, mais aussi en longs travellings sur les bâtiments et les commences vus à hauteur de voitures, rideaux de fer baissés pour la plupart. Un quartier où l’on sent la présence de la drogue au fond des ruelles. Et le film se termine Place de la Bastille, un certain 10 Mai 2001, un orage terrible ! « Le monde d’avant allait bientôt vaciller ».

Carnet de notes sur vêtements et villes 

         Une rencontre entre un cinéaste allemand (Wim Wenders) et un couturier japonais, Yohji Yamamoto. Une rencontre aussi entre deux villes, Paris et Tokyo, deux métropoles qui, dans les images du film, ont tendance à se confondre. Pourtant pour le japonais, Paris vu depuis le dernier étage du Centre Pompidou a quelque chose d’unique, « un air qu’il n’y a nulle part ailleurs ».

Chats perchés de Chris Marker

           Paris peut être la ville de drôles d’explorations, comme partir à la recherche de chats jaunes et souriants, tagués un peu partout sur les murs de la capitale. Surprenantes découvertes pour qui sait lever les yeux vers les derniers étages des immeubles. Car ces chats sont toujours perchés bien haut. Dominant la ville, contemplant d’en haut sa vaine agitation, jetant sur les petites occupations de ses habitants un regard plein d’ironie et de moquerie. Mais la vie parisienne n’en finit pas de nous interroger. Dans les rues, le métro, la présence des SDF par exemple. Et puis l’actualité politique se rappelle très vite à nous, un certain 21 avril en particulier. Et Marker de retrouver son regard militant, aux côtés des manifestants, dans les cortèges protestataires, à l’école des slogans, attentif aux banderoles. Dans ce début de siècle et de millénaire, de quelle couleur est le fond de l’air ?

Chronique d’un été de Jean Rouch et Edgar Morin

         Un des premiers micros-trottoirs dans l’histoire des médias ? Les réactions des parisiens sollicitées par la question « Etes-vous heureux » sont des plus diverses : il y a ceux qui évitent la caméra, ceux qui ne veulent pas répondre, ceux qui profèrent des banalités. Il y a même un agent de police qui voudrait bien,  mais qui ne peut pas puisqu’il est en service !

         Et puis il y a l’évocation des camps de concentration par Marceline, ancienne déportée,  marchant place de la Concorde au milieu de la circulation, ce qui est particulièrement saisissant. De même, le long travelling sous la halle, où Marceline est laissée seule, de plus en plus éloignée de nous au fond de l’image, dans la profondeur de champ. Le Paris de l’émotion.

Daguerréotypes d’Agnès Varda

         Une rue dans le XIV° arrondissement. Une maison dans cette rue, celle de la cinéaste. Cette maison est le lieu où tous les voyages dans tous les coins du monde finissent toujours par aboutir, le lieu où il faut revenir, pour se poser, se reposer, se ressourcer. Mais un lieu où il faut continuer à faire du cinéma car pour Agnès, il n’est pas possible de vivre sans filmer. Partir de la rue Daguerre pour aller explorer le monde (de Cuba à l’île de Noirmoutier en passant pas Los Angeles). Revenir à la rue Daguerre pour, de là, comprendre le monde.

         Rue Daguerre (un des inventeurs de la photographie !) c’est la vie de village avec ses petits commerçants, le café du coin, les artisans boulangers ou bouchers, que l’on fréquente tous les jours. Une occasion de rencontres, d’échanges sur le quotidien, sur le temps qu’il fait, ou aussi au fil des années, du temps qui passe.

La Danse, le ballet de l’opéra de Paris de Frederick Wiseman.

         L’art de la danse, dans ces deux lieux emblématiques que sont le Palais Garnier et l’Opéra Bastille. Si nous visitons l’intérieur des bâtiments jusque dans leur moindre détail, les plans de coupe nous montrent les toits de Paris, vus depuis celui de l’Opéra Garnie. Un Paris vu de haut, lumineux, ensoleillé, dont émergent le Sacré Cœur, la tour Montparnasse ou le dôme des Invalides.

Géographie humaine de Claire Simon

         La gare du Nord à Paris. Une des plus grande gares du monde. La troisième, dit-on. Elle s’étale sur trois niveaux et accueille pratiquement tout ce qui peut rouler sur des rails, des trains les plus communs aux plus sophistiqués, TGV et autre Eurostar ; du métro au RER en passant par les trains de banlieues. Dans la gare, il y a ceux qui attendent, ceux qui marchent lentement, ceux qui courent pour ne pas rater leur train et ceux qui arrivent juste au moment où les portes se ferment. Il y en a qui téléphonent, qui prennent leur café ou mangent un sandwich. Quand les trains arrivent on entend leurs freins grincer. Quand ils partent une sonnerie retentit. Sur les quais, ceux qui ne partent pas font des gestes d’au revoir.

Hélène Berr. Une jeune fille dans Paris occupé de Jérôme Prieur

Le Paris de l’Occupation comme on l’a rarement vu. Par les images photographiques d’époque et surtout tous ces petits films amateurs, sans doute filmés par des Allemands, et qui comportent donc toujours un peu un point de vue touristique. Une promenade sur les quais de la Seine, un regard sur la Tour Effel, une vue sur un jardin depuis la fenêtre d’un appartement, des terrasses de café. Un Paris qui semble oublier la tragédie de la guerre. Mais les persécutions des juifs elles sont bien réelles.

Ici on noie les Algériens de Yasmina Adi

         Le Paris de la guerre d’Algérie. La Seine, en plein cœur de Paris, le soir du 17 octobre 1961 où  les forces de l’ordre répriment violemment une manifestation organisée par le FLN. Pour la deuxième fois consécutive, les Algériens de la région parisienne quitte leur banlieue pour se regrouper dans le centre de Paris, à l’Etoile, la Concorde, les Grands Boulevards, Saint Michel. Ils protestent contre la décision du gouvernement français d’imposer un couvre-feu aux arabes vivant en France, tous les soirs à partir de 20 heures. Les images d’actualité montrent parfaitement comment la police et les CRS sont intervenus pour empêcher la manifestation. Les Algériens sont arrêtés systématiquement à leur arrivée dans Paris et parqués sur des places, à l’Etoile ou à la Concorde. Ils seront ensuite enfermés au Palais des sports. Suites aux interrogatoires, certains seront embarqués à Orly à destination de l’Algérie.

Jaurès de Vincent Dieutre

         Des images prises depuis la fenêtre de l’appartement de Jaurès, la station de métro. Les rues, les voitures, les passants, le métro, un immeuble en face, et surtout le canal en contrebas. Sous la voute Lafayette, il y a un campement improvisé. Des réfugiés afghans trouvent là un espace un peu protégé du froid en hiver pour passer la nuit.

Une Jeunesse amoureuse de François Caillat

         Le Paris des premiers amours. Mais comment faire le récit cinématographique de ses amours de jeunesse quelques 30 ans après ? La solution est de filmer les lieux tels qu’ils sont aujourd’hui. Se dessine ainsi une géographie parisienne des amours, du pont de Bir-Hakeim à la place Gambetta, du jardin du Luxembourg au Marais. Les rues, les immeubles, les portes, les fenêtres des appartements. Les souvenirs. La Nostalgie. La rue des Rosiers devenue méconnaissable : « même le restaurant Goldenberg est fermé ».

Le Joli mai de Chris Marker et Pierre Lhomme

         Mai 1962, la paix retrouvée. Le pré-générique montre de magnifiques vues en plongée depuis la tour Eiffel. Pour le reste, on voit beaucoup d’embouteillages, beaucoup de taudis, de ruelles étroites, de bidonvilles dans la proche banlieue ou ces nouveaux grands ensembles tout neufs mais dont on sent déjà qu’ils ne sont pas des réussites architecturales. Le noir et blanc accentue la noirceur des monuments et le temps sombre et pluvieux de ce mois anormalement froid n’arrange pas les choses. Dans les entretiens apparaissent successivement à l’écran : un tailleur et un bougnat du quartier Mouffetard, deux architectes, une mère de famille nombreuse à Aubervilliers, deux jeunes commis de bourse, les invités d’un cocktail, un chauffeur de taxi peintre amateur , un inventeur à la foire de Paris, un couple d’amoureux, trois sœurs sans profession, des cheminots en grève, deux ingénieurs-conseils, un étudiant africain, une costumière de théâtre aux Champs Elysées, un prêtre-ouvrier devenu militant syndicaliste, un jeune ouvrier algérien ayant occupé un poste de responsabilité dans le FNL. Un tableau original des parisiens.

Le Masque de Johan Van der Keuken

         Eté 1989 à Paris, la célébration du bicentenaire de la Révolution française, avec ses feux d’artifice à la tout Effel, son défilé militaire aux champs Elysées, sa fête populaire à la Bastille et les publicités télévisées qui s’engouffrent dans ce contexte. Dans les rues de Paris, ou dans les gares la nuit, il y a des « sans domicile fixe ».  Une opposition systématique entre l’affirmation réitérée des droits de l’homme et du citoyen et l’exclusion des plus démunis et de ceux qui sont sans travail.

Paris de Raymond Depardon

         Les quais de la gare Saint-Lazare. De longs plans fixes de personnes pressées, entrevues un court instant quasiment en gros plan quand elles s’approchent de la caméra, mais ne la regardant jamais. L’arrivée d’un train déverse deux milles personnes sur le quai. Deux trains arrivant en même temps doublent ce chiffre, et ce flot humain s’écoule en quelques minutes… On dirait presque une image fixe, tant on a affaire au même plan, même si les personnes qui passent dans le cadre ne sont jamais les mêmes.

Paris à tout prix d’Yves Jeuland et Pascale Sauvage

         L’élection à la mairie de Paris en 2001 est bien plus qu’une bataille politique. C’est une véritable guerre où tous les coups sont permis, une guerre entre amis d’hier, un affrontement dont les vaincus auront du mal à se relever. Cette guerre, le film ne la situe pas dans l’opposition classique des deux camps traditionnels de la vie politique française. La guerre ici éclate au sein même de chaque camp, pour la désignation des candidats et commence donc bien avant la campagne officielle, deux ans avant l’élection en fait.

Place de la République de Louis Malle

         Le quartier République à Paris, autour de la place, est un quartier particulièrement animé, plutôt populaire, lieu de passage des Parisiens et des étrangers. On y rencontre toutes sortes de gens, des jeunes et des vieux, des travailleurs et des retraités, des personnes heureuses et d’autres pour qui les temps sont durs et qui n’hésitent pas à le dire. Tout le film se passe dans la rue, excepté le petit verre pris au café du coin avec une des rencontres, un guadeloupéen en l’occurrence.

Reporters de Raymond Depardon

         Les photographes de presse et autres paparazzi dans les rues de Paris. Il ne se passe pas toujours des choses extraordinaires, mais  il faut bien trouver l’occasion de faire quand même des images pour alimenter la demande grandissante de la presse magazine. Pour cela, il y a bien sûr les passages obligés, la routine, le conseil des ministres du mercredi dans la cour de l’Élysée, les visites chez les commençants du maire de Paris, Jacques Chirac. Il y a aussi la « planque » devant les hôtels de luxe, au cas où une star du showbiz serait de passage. Un aperçu du Paris « people ».

A COMME ACADIE

L’Acadie existe-t-elle ? Pour les étudiants francophones de l’université de Moncton au Nouveau-Brunswick certainement, même si elle a été depuis longtemps rayée des cartes du nouveau monde. Du printemps 1968 à l’hiver 1969, ces étudiants vont entreprendre une série de manifestations pour exiger le bilinguisme et le biculturalisme dans cette province où les francophones sont minoritaires (40 % de la population), mais se sentent discriminés et non-reconnus dans leurs droits fondamentaux de citoyens canadiens. C’est cette lutte que Brault et Perrault vont filmer sur le vif, suivant les manifestations et donnant la parole à ces jeunes dont on sent très vite qu’ils appartiennent à cette génération contestatrice des valeurs traditionnelles de la société, la génération 68 qui, de l’Amérique à l’Europe ébranla le vieux monde.

Le film contient un grand nombre de séquences où les discutions entre étudiants vont bon train. Il propose aussi des prises de positions individuelles filmées en gros plans. Elles expriment toutes leur révolte contre la famille et la religion. Une dimension plus politique se fait cependant jour peu à peu. Partant de la dénonciation de l’impérialisme linguistique, c’est la mainmise du grand voisin du sud sur l’ensemble du Canada qui devient le point fort de la contestation, prenant pour cible ces canadiens anglophones qui s’engagent du côté de « l’ennemi ».

            Confrontés à l’ironie moqueuse du maire, les membres de la délégation se sentent profondément blessés. « Les anglais se moquent de nous. Ils ne nous respectent pas. » En réponse, certains proposent d’offrir au maire une tête de cochon. Les débats suscités par cette idée mettent en scènes les réalistes et les rêveurs.

            Que reste-il aujourd’hui de ce type de contestation ? L’Acadie n’est-elle pas « qu’un détail », comme le dit un des étudiants du film ?

P COMME PETITION

Pétition, la cour des plaignants de Zhao Liang, Chine, 2009.

Un ouvrier a été licencié sans certificat et sans indemnités. Un paysan s’est vu confisquer sa récolte. La maison d’une femme a été détruite sans négociation. Une autre femme soutient l’innocence de son mari condamné sans preuve. La liste pourrait s’allonger presque à l’infini. Il y a à Pékin, à côté de la gare du Sud, un bureau des plaintes où peuvent venir ceux qui veulent faire reconnaître leur droit, obtenir une indemnisation, ou simplement que leur honneur soit sauf. La Cour des plaignants. Mais pour arriver à cela, que de difficultés ! Cela peut prendre des années, sans jamais être sûr du résultat. Mais ils n’ont plus rien à perdre, alors ils vont se battre, jusqu’à mettre leur vie en jeu, essayant d’échapper à ces « rabatteurs », engagés officieusement par l’administration, qui essaient de les décourager, de les empêcher de porter plainte. Pour cela, ils n’hésitent pas à employer des moyens illégaux, la violence bien sûr, ou la séquestration, pour les ramener de force dans leur province. Ce que tous dénoncent, c’est la corruption, une corruption généralisée qui gangrène le pays. Certains évoquent les principes du communisme dans cette dénonciation, demandant que le pouvoir du peuple soit vraiment appliqué. La plus part dénonce plutôt la dictature et réclame la démocratie.

Le parcours administratif des pétitionnaires est fait de longues files d’attentes, pour recevoir un formulaire à remplir, pour le remettre aux autorités, toujours sous la pression incessante de la police et des « rabatteurs ». Beaucoup puisent la force d’endurer toutes ces souffrances dans une foi religieuse, bouddhiste ou chrétienne. Certains plaignants essaient de manifester dans Pékin, sur la place Tienanmen ou devant le palais du Congrès national du parti. La police intervient bien sûr immédiatement et les arrestations sont nombreuses. Mais les plaignants ont pu obtenir un peu de visibilité.

Dans le bureau des plaintes, les caméras sont formellement interdites. Zhao Liang réussit à s’y introduire, il fait quelques images et brusquement le noir. L’intervention de la police a été brutale. De toute façon, les forces de l’ordre n’ont pas l’habitude de négocier.

« Nous sommes avec ce film comme devant une version atrocement concrète, aussi violente que quotidienne, de la fameuse parabole kafkaïenne Devant la loi. » Gorges Didi-Huberman, Peuples en larmes, peuples en armes, Les Editions de minuit, 2016,  p 429.

L COMME LARMES (Wang Bing)

On ne pleure pas dans les films de Wang Bing, à l’image de Hé Fengming drapée dans sa dignité et qui réussit tant bien que mal à retenir ses larmes, ou de l’Homme sans nom entièrement absorbé dans les menues activités qui assurent sa survie. Et pourtant, il y a dans A l’ouest des rails, dans la troisième partie, une scène de pleurs, une scène quasi paroxystique, qui contraste fortement avec la tonalité du reste du film.

Un des personnages récurrents de Rails est le vieux Du, un retraité des chemins de fer qui vit avec ses deux fils. « On essaie de s’en sortir » dit-il en conclusion de l’évocation de sa vie et de ses différents métiers. Un jour il est arrêté par la police qui le surprend à ramasser du charbon. Une longue séquence montre son fils, seul, totalement désemparé par l’absence de son père. Il regarde de vieille photo en pleurant. C’est la seule activité dont il semble capable. Quand son père est libéré, ils se retrouvent dans un restaurant où le fils fait une véritable crise de folie qui tourne pratiquement au drame. Une violence qui contraste avec la monotonie des trajets effectués dans les trains.

Le fils du vieux Du pleure sans pouvoir s’arrêter de pleurer, un flot de larmes ininterrompu. Peu importe la présence de la caméra. Ce n’est pas que le cinéaste a réussi à se faire oublier, c’est tout simplement qu’elle n’existe pas. Le fils de Du est seul, sans son père, sans personne. Alors il pleure. Il pleure pour lui-même, sur lui-même. Il ne pleure pas sur la misère de cette Chine déshéritée, sur sa propre misère. Il pleure parce qu’il ne peut rien faire d’autre que pleurer. Des larmes qui ne disent ni révolte ni plainte. Elles sont pour celui qui pleure la seule façon d’exister.

L COMME LARMES (Emigration)

Les Larmes de l’émigration d’Alassane Diago (2009). Les larmes d’une mère devant la caméra de son fils. Une mère qui a élevé seule ses deux enfants depuis le départ de son mari, il y a 23 ans. De longues, très longues années d’attente. Une mère qui a toujours attendu son mari. Malgré son silence. Malgré le fait qu’il n’ait jamais rien envoyé, ni photo, ni argent. Une épouse qui attend encore son mari. La sœur d’Alassane attend aussi son mari, parti depuis quatre ans, juste après la naissance de leur fille. Une enfant qui n’a pas connu son père. Comme Alassane et sa sœur n’ont pas connu le leur. Trois générations de femmes qui attendent leurs maris et leurs pères, qui pensent constamment à eux, qui souffrent en silence de leur absence mais qui ne perdent pas espoir de leur retour. Comment cette mère a-t-elle vécu depuis qu’elle s’est retrouvée seule pour élever ses enfants ? Une vie matériellement très difficile. Depuis trois ou quatre ans, cette vie s’est améliorée. Comprenons, elle ne souffre plus de la faim. Mais avant, dans ces longues années sans mari, sans revenu, elle ne pouvait pas toujours donner à manger à ses enfants. Des propos terribles, difficiles à entendre, difficiles à formuler aussi. Une évocation de la souffrance de ses propres enfants qu’il n’est pas possible de faire sans pleurer.

Ces larmes ne sont pas une protestation ou une révolte, ni une résignation. Ce ne sont même pas une plainte. On pourrait dire qu’elles ne sont que l’expression naturelle (spontanée) de la souffrance.